De l’avenir, ils font table ronde

June 14, 2013

Pour se projeter dans le futur, on aurait pu se contenter d’un astrologue. Nous  avons préféré réunir des Mauriciens aux parcours divers, commander des pizzas et lancer le débat. Autour de la table, un financier altermondialiste, une diva de la ravanne enseignante en communication, un chef d’entreprise pionnier dans son domaine, un juriste qui se lance en politique et une universitaire globe-trotteuse. Ce quintet improbable, 38 ans de moyenne d’âge, décrypte notre société et anticipe celle de demain. 

La grande leçon du demi-siècle écoulé ?

DaniellaBastien :Je retiens la capacité des Mauriciens à faire face aux vents contraires. Nous ne sommes pas un peuple de moutons. A chaque fois que notre pays a connu des soucis – les bagarres raciales pré-indépendance, les tensions de 1970 – le peuple a su se relever. Le Mauricien a cette force en lui, nous ne sommes pas léthargiques.

Parvèz Dookhy [Président du RCP] :Notre chance est d’avoir obtenu notre indépendance progressivement. L’émergence de Maurice comme un Etat souverain et indépendant a pris 25 ans. Le processus a commencé en 1967 et jusqu’en 1992, notre chef d’Etat était la reine d’Angleterre. Cet accompagnement a été déterminant pour la suite. Ailleurs en Afrique, l’indépendance est intervenue brutalement, les nouveaux dirigeants étaient mal préparés. A Maurice, au contraire, ils ont pu faire leur apprentissage, cela a permis l’émergence d’une nation pacifique. Une nation de moutons ? Je me pose parfois la question.

Roshni Mooneeram :J’ai le sentiment d’une certaine apathie, moi aussi.

« On assiste à une ‘malbarisation’ de la fonction publique.

La communauté hindoue est hégémonique. »

Roshni Mooneeram

VidiaMooneegan :Oui, j’ai parfois l’impression d’une nation de moutons. Les Mauriciens réagissent peu aux décisions de leurs dirigeants. Les journaux écrivent bien quelques articles, mais le soufflé retombe très vite. Je ne dis pas qu’il faudrait descendre dans la rue et brûler des pneus, mais tout de même… Quand le prix de l’essence augmente, la grogne dure deux jours, puis tout le monde passe à autre chose. Après les inondations du 30 mars à Port-Louis, un collègue en Angleterre était persuadé que des responsables seraient poussés à la démission. Là-bas, la presse et l’opposition auraient mis une telle pression que des têtes seraient tombées. A Maurice, ça ne se passe pas comme ça. Je nous trouve trop dociles, trop doux.

Kugan Parapen :Et peut-être aussi trop durs envers nous-mêmes. Quarante-cinq ans d’indépendance, c’est peu. Le pays a surmonté bien des obstacles, il n’y a pas que des problèmes à Maurice, on peut être fier du parcours accompli.

« J’ai parfois l’impression d’une nation de moutons. Les Mauriciens

réagissent peu aux décisions de leurs dirigeants. »

Vidia Mooneegan 

V. Mooneegan :C’est vrai. L’autre jour, un ami indien me parlait de la colonisation britannique. Un mot revenait sans cesse : « résistance ». Tout ce qui était anglais, les Indiens le rejetaient. A Maurice, nous avons appris des Anglais. C’est ce qui explique en partie pourquoi notre pays est mieux organisé. Nous sommes également plus ouverts aux cultures étrangères. Cette ouverture, à mon sens, a contribué à notre réussite économique.

K. Parapen :J’ai quand même une crainte : le manque de vision. Nous savons d’où nous venons mais nous ignorons où nous allons. Le manque de planification m’inquiète. Nos gouvernants sont dans la réaction, très peu dans l’anticipation.

R. Mooneeram :A défaut de vision, on fait de la politique-patchwork. J’en ai longuement parlé avec le représentant des Nations unies à Maurice. Il me disait que l’absence d’une stratégie nationale de développement rendait plus compliquée sa collaboration avec nous. Pas de plan de développement après presque 50 ans d’indépendance, j’ai pris une grosse claque en entendant ça !

D. Bastien :Nous avons une fâcheuse tendance à rafistoler les veilles carcasses au lieu de changer les structures. Le Mauricien est ainsi fait.

« Il n’y a pas que des problèmes à Maurice.

On peut être fier du parcours accompli. »

Kugan Parapen

R. Mooneeram :Pour revenir à la question de départ, je crois que le demi-siècle écoulé nous a appris que les blessures profondes sont longues à cicatriser. Pro et anti indépendance, « petite France » contre « the little India », ces blessures-là ne sont pas totalement refermées. On le voit dans la « malbarisation » de la fonction publique. La communauté hindoue est hégémonique à Maurice.

P. Dookhy :Cela pose une question : comment transcender le communautarisme politique ?  Ce sera l’un des enjeux majeurs de la décennie à venir. A mon avis, la réponse ne peut-être qu’institutionnelle. Nos institutions étaient efficaces jusque dans les années 70-80, puis elles ont mal vieilli, nous n’avons pas su les rajeunir. Aujourd’hui, elles sont trop faibles pour prétendre entrer dans l’ère de la modernité. Pourtant, seules des institutions fortes permettront un rééquilibrage des pouvoirs, et pas seulement sur le plan ethnique. Prenons l’exemple du Parlement : il est soumis au bon vouloir d’un seul homme, Navin Ramgoolam. Cet homme n’est pas seulement Premier ministre, il est aussi The Leader of the House, cela signifie qu’il a la maîtrise du calendrier des débats. Or sur les douze derniers mois, le Parlement était plus souvent en vacances qu’en séance.

V. Mooneegan :Pour qu’il y ait des institutions fortes, il faut des individus forts. Ce qui fait la force d’une institution, c’est l’humain. Or, dès l’école primaire, les parents apprennent à leurs enfants à mentir : « Si l’on te demande où tu habites, tu réponds à Sodnac », même si c’est à Port-Louis. L’éducation commence par un mensonge…

 Quels bouleversements majeurs dans les prochaines décennies ?

D. Bastien :C’est difficile de se projeter, mais je crois que l’informatique va bouleverser énormément de choses. Cette révolution, nous sommes censés être en plein dedans, je pense que nous n’avons encore rien vu. L’accélération des innovations technologiques va modifier profondément nos vies.

K. Parapen :Internet va davantage transformer Maurice que d’autres pays pour une raison simple : nous n’avons pas de télévision libre. En matière d’images, c’est la MBC ou rien. Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, tout le monde peut devenir reporter télé à ses heures perdues. Or l’impact de l’image est beaucoup plus fort qu’un article de presse écrite. Une image parle à tout le monde.

D. Bastien :Durant la campagne des élections de 2010, j’étais scotchée sur Facebook. Il se passait quelque chose, les débats étaient riches. Cela dit, derrière son écran, c’est facile. Quitter son confort numérique pour aller à la rencontre des gens, c’est une autre paire de manche.

« Nous sommes censés être en pleine révolution informatique,

je pense que nous n’avons encore rien vu. »

Daniella Bastien

P. Dookhy :Le vrai changement interviendra avec l’entrée en scène d’une nouvelle race d’hommes politiques. Il nous faut des partis forts qui ne soient plus condamnés à des jeux d’alliance. Ils pourront alors se projeter dans le long terme et la démocratie sera renforcée.

V. Mooneegan :Les partis politiques existants auront du mal à se réinventer, il en faudra d’autres.

R. Mooneeram :Le problème, c’est que les jeunes ne sont pas attirés par la politique. C’est symptomatique, à mon avis. Vous ne trouvez pas ?

V. Mooneegan :Quelques jeunes osent se lancer, mais ils sont relégués à l’arrière-plan, ils ne font rien.

« Le vrai changement interviendra avec l’entrée en scène

d’une nouvelle race d’hommes politiques. »

Parvèz Dookhy

D. Bastien :Je ne suis pas d’accord, les jeunes vont vers la politique, mais ils en font autrement que leurs parents. Ma génération, celle de 1980, vous la trouvez sur le terrain, dans le milieu associatif. Nos parents sont des déçus de 1982, nous avons tous été élevés dans cette désillusion. Alors oui, nous détestons la politique des partis, mais nous avons une conscience politique. La plupart des grandes ONG à Maurice sont dirigées par des jeunes, ce n’est pas un hasard.

P. Dookhy :L’engagement social et l’engagement politique sont deux choses différentes.

D. Bastien :Pas tant que ça. Dans un cas comme dans l’autre, l’objectif est d’améliorer la vie des gens. Pour moi, c’est dans le milieu associatif que les jeunes se réalisent politiquement.

K. Parapen :En tout cas, on ne peut pas dire que les jeunes ne s’intéressent pas à la politique. Ils n’adhérent pas aux partis traditionnels, certes, mais quand il y a une cause à défendre, ils viennent en masse. On l’a vu avec le Blok 104, la Marche des 15 000, le mouvement Say no to Coal ou lesmanifestations contre les lois du travail.

R. Mooneeram :Faire une marche, OK, c’est bien, mais après ? Est-ce que les renards des grands partis font de la place aux jeunes ?

K. Parapen :Non, c’est le problème. Ces « renards », comme vous dites, accaparent l’espace politique depuis 40 ans. Les déloger prendra du temps.

« Pour moi, le bouleversement majeur

sera le changement climatique. »

R. Mooneeram

P. Dookhy :Il y a un obstacle juridique à l’engagement politique, d’où la difficulté de renouveler la classe dirigeante. Qui peut s’engager en politique ? Les fonctionnaires et les employés des corps paraétatiques n’ont pas le droit, c’est écrit dans leur contrat. Reste les salariés du privé. Pour eux, il n’y a aucune interdiction formelle. Sauf que le grand patron, bien souvent, exerce une pression sur son salarié pour le dissuader. Il peut avoir mille raisons, par exemple parce qu’il sollicite un contrat avec le gouvernement. Alors il reste qui ? Les professions libérales, les retraités et quelques jeunes, ce qui est trop maigre pour espérer un renouvellement de la classe politique. La preuve, qui était au pouvoir dans les années 70 ? Ramgoolam, Duval, Boolell, Mohamed. Qui était dans l’opposition ? Bérenger et Jugnauth. Aujourd’hui, on retrouve exactement les mêmes, dans les mêmes camps.

D. Bastien :C’est une question de masse critique. Nous ne sommes pas arrivés au point de basculement, mais il y aura un moment où ce sera le cas.

P. Dookhy :L’alternance politique est morte en 1982. Les gouvernements changent, mais pas les hommes. Demain, si vous voulez changer le gouvernement, il faut remettre au pouvoir le MSM, c’est-à-dire un des partis vainqueurs des dernières élections, c’est quand même un comble ! Et puis le jeu est perverti par une opposition qui passe son temps à négocier une entente avec le pouvoir. Pour moi, il n’y a plus d’alternance, c’est l’un des grands drames de notre pays…

Lire l’intégralité de cet article dans le supplément « Apprendre du passé pour imaginer l’avenir » de l’express Dimanche – disponible dans les éditions numériques de l’express

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